Un article de l’Express du 21 mars 2024.
Troubles du comportement, anxiété, suicides… Face à des effets inquétants, notamment sur les enfants, le gouvernement fait du « bon usage numérique » une priorité. Les plateformes, elles, sont mises face à leurs responsabilités.
A l’hôpital Jean-Verdier de Bondy, en région parisienne, Sylvie Dieu Osika mène un combat solitaire.
Cette pédiatre a ouvert en 2019 la première consultation en France destinée à prendre en charge des enfants exposés aux écrans. Chaque lundi matin, elle accueille dans son cabinet des parents inquiets de voir leurs petits absorbés par la lumière bleue depuis leur plus jeune âge. Ceux qui défilent dans son cabinet passent déjà plusieurs heures par jour devant You-Tube Kids, la version pour enfants de la plateforme de vidéos. Avec des conséquences sur leur développement. « Je vois passer des troubles qui n’existaient pas il y a encore dix ans », confie-t-elle. Parmi les plus courants, on trouve des retards de langage, des troubles du sommeil, des difficultés à gérer la frustration…
Avec d’autres pédiatres, Sylvie Dieu Osika s’est engagée à faire reconnaître ces troubles comme un enjeu de santé publique. Elle a formé un collectif pour lutter contre la surexposition aux écrans. Et alerte les parents sur ces risques encore mal connus. « Ils pensent souvent bien faire, soupire-t-elle. On ne peut pas leur en vouloir. » Sa liste d’attente résume la détresse des médecins face à ce phénomène, ignoré par les autorités. « Il y a un manque de formation », constate la spécialiste.
Aucun diagnostic
Mais une initiative politique pourrait redonner un peu d’espoir à Sylvie Dieu Osika. Lors d’une conférence de presse le 16 janvier dernier, le président Emmanuel Macron a déclaré vouloir faire du « bon usage des écrans » une priorité. A l’Elysée, les écrans sont accusés d’être responsables de tous les maux, des émeutes de l’été dernier au phénomène de harcèlement en ligne. Un dossier qui passionne jusqu’à l’épouse du président, Brigitte Macron. Un comité constitué de dix experts, dont des neurologues et des psychiatres, a donc été chargé de s’attaquer au sujet. Pressé d’aller vite, le groupe doit dégager un « consensus scientifique » sur les mesures à prendre. Il doit rendre ses conclusions fin mars sur un domaine où « la recherche n’est pas encore stabilisée », note le professeur Marc Auriacombe, addictologue à l’hôpital de Bordeaux.
A ce jour, les troubles liés aux écrans ne sont pas reconnus par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le problème a bien été ajouté à la liste des addictions sans substance dans le dernier manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5). Mais cette catégorie n’a pas valeur de diagnostic. Même constat pour les troubles du comportement liés aux réseaux sociaux.
Perte de contrôle
Leurs effets sont pourtant étudiés depuis longtemps, notamment en Chine, où le sujet a été pris très au sérieux (lire plus loin, La Chine cherche le bon équilibre législatif). De nombreuses études confirment le rôle des plateformes comme TikTok ou Instagram dans l’apparition de troubles associés, comme l’anxiété, la dépression ou la perte de sommeil. Des chercheurs de l’université de Changsha, dans la province de Hunan, ont ainsi mesuré la dépendance des étudiants à leurs réseaux. Cette expérience menée en 2022 sur 1 539 étudiants chinois a montré que la plupart répondent aux critères pour définir une addiction.
L’un de ses symptômes touche particulièrement les plus jeunes. Bien connu des adolescents, il s’agit du FOMO ( Fear of Missing Out en anglais) qui désigne la peur de rater un événement sur les réseaux sociaux.
« On ne parle pas ici de regarder un peu trop son téléphone, insiste le professeur Marc Auriacombe. Mais d’adolescents qui ont le sentiment de perdre le contrôle. » Un sentiment qui peut devenir source de souffrance chez les plus jeunes avec des conséquences graves, comme des troubles de l’alimentation ou des tentatives de suicide.
Du côté des réseaux sociaux, le sujet a été pendant longtemps mis sous le tapis. Il a fallu attendre les révélations en 2021 de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, ex-employée de Facebook, pour découvrir que le groupe avait mené ses propres études. Et mis au jour le rôle d’Instagram dans certains troubles de la santé mentale chez les adolescents, comme la dysmorphophobie, ou le fait d’être obsédé par son apparence physique. « Nous empirons le rapport à son corps d’une adolescente sur trois », s’alarme l’entreprise dans une diapositive datée de 2019, récupérée par la lanceuse d’alerte parmi des milliers d’autres documents internes.
Multiplication de procès
La responsabilité des plateformes se précise. Sous la pression du Sénat américain, le créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, s’est excusé d’avoir contribué au mal-être des adolescents. « Je suis désolé », a-t-il admis devant des familles de victimes lors d’une audition publique le 31 janvier dernier. Contacté, Instagram affirme avoir pris des mesures. Une option peut, par exemple, être activée par ses abonnés pour se rappeler de « faire une pause ». Un argumentaire adopté par la plupart des géants d’Internet, qui consiste à rendre l’utilisateur responsable de son temps d’écran. Les fabricants de smartphones se réfugient, eux, derrière les applications de « bien-être numérique » (mode « Chut », option « Lever la tête »…). Des gadgets bien pratiques pour échapper aux procès qui se multiplient aux Etats-Unis.
Le 14 février dernier, Match, la société derrière les applis de rencontre Tinder, Hinge et OkCupid, a été attaquée en justice pour avoir rendu accrocs au « swipe » ses utilisateurs. Ce geste, qui consiste à balayer l’écran pour faire glisser les profils, fait partie des technologies invisibles qui poussent à l’addiction.
« Ces fonctionnalités reposent sur un mécanisme de récompense aléatoire, explique Karl Pineau, enseignant et chercheur à l’Ecole de design de Nantes. L’utilisateur ne sait pas si le prochain contenu sera intéressant, donc il continue à regarder. » Un recours collectif a été déposé par six ex-clients pour signaler ces « fonctionnalités addictives », « semblables à celles d’un jeu ».
Les méthodes de TikTok font aussi l’objet d’une enquête de Bruxelles. Le 19 février, une instruction a été ouverte contre le réseau social. Le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, a dénoncé le « design addictif » de son application qui enferme les utilisateurs dans une « spirale infernale » de vidéos sur un thème.
David Pargamin
La Chine cherche le bon équilibre législatif
Poursuivi en Europe, attaqué aux Etats-Unis, TikTok continue de faire l’autruche. Pourtant, dans son pays d’origine, la Chine, le temps passé par les plus jeunes sur les écrans est strictement minuté.
Depuis octobre dernier, le gouvernement veut interdire aux moins de 18 ans de se connecter sur les réseaux sociaux entre 22 heures et 6 heures du matin.
Une limite de temps a été fixée pour les jeux vidéo.
Les adolescents chinois sont invités à ne pas y passer plus de 90 minutes par jour.
Portées par l’administration responsable du cyberespace en Chine (CAC), ces mesures ne sont pas toutes entrées en vigueur. Mais un nouveau règlement sur la protection des mineurs a été publié le 1er janvier. Des contrôles y sont imposés aux constructeurs. « Les fabricants de terminaux doivent installer un logiciel de protection du réseau pour les mineurs avant que le produit ne quitte l’usine », affirme le texte. Une reprise en main musclée du problème, alors que le pays interdit déjà certains jeux.
Bien qu’ils ne soient pas nommés, « les produits et les services qui induisent une dépendance » sont visés par les autorités.
Ils seront exposés à des amendes pouvant aller jusqu’à 1 million de yuans (128 000 euros).
En décembre dernier, l’annonce de ces mesures avait fait chuter les cours des grandes entreprises technologiques chinoises, dont ceux de Tencent et de NetEase. Un argument qui a incité le Conseil des affaires d’Etat chinois à alléger cette loi.
VIRUS RÉPANDU
15 minutes maximum
C’est le temps que passe un adulte sans vérifier ses notifications et ses messages sur son téléphone.
37 minutes par jour passées en moyenne sur YouTube par les Français.
8 ans et demi
C’est l’âge moyen de la première inscription des enfants sur les réseaux sociaux.
SOURCES : CONSEIL NATIONAL DU NUMÉRIQUE, COMSCORE, E-ENFANCE.

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