[de L’Express du 21 mars 2024]
Microsoft a conçu un accord géant pour s’approvisionner en puces auprès de son partenaire historique, qui compte sur l’IA pour retrouver sa suprématie.
Une reconnexion stratégique face aux fabricants asiatiques.
L’annonce fait penser à une reconstitution de ligue dissoute : un accord de 15 milliards de dollars entre Microsoft et Intel conclu à la fin du mois de février dernier pour accélérer dans la course à l’intelligence artificielle. Jamais, depuis la fin des années 1990 et leur alliance sur le marché de l’ordinateur personnel, les deux géants industriels n’avaient à ce point mis en scène leur union. Le 21 février dernier, à l’occasion de l’IFS Direct Connect, le rendez-vous annuel qu’il organise en son fief de San Jose, dans la Silicon Valley, Intel a voulu montrer les muscles. Dans une vidéo, Satya Nadella, le PDG de Microsoft, a fait une apparition remarquée pour vanter le pacte. « Nous sommes en plein milieu d’un changement très excitant qui transformera fondamentalement la productivité de chaque organisation et de l’ensemble de l’industrie. » Et le patron d’Intel n’a pas manqué de se féliciter de ce partenariat : « Cela crée une opportunité sans précédent pour Intel, la première fonderie de systèmes au monde pour l’ère de l’IA.»
Avance technologique
Pour ces deux légendes de l’industrie informatique, c’est un moment charnière. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se permettre de rater le rendez-vous de l’intelligence artificielle. Microsoft s’est pour l’instant assuré une place de leader, mais pour Intel, l’essentiel du chemin reste à faire. Son nouveau PDG, Pat Gelsinger, arrivé en 2021, a fait de l’IA la priorité absolue. Le procédé 18A développé par le groupe, une technique de gravure très fine (1,8 nanomètre alors que la plupart des gravures actuelles se trouvent en 3 et 2 nm), intéresse particulièrement le géant de Redmond. Conçu pour l’intelligence artificielle générative, il devrait voir le jour d’ici à 2025 et assure à Intel une avance considérable, lui donnant plusieurs mois de tranquillité sur ses grands rivaux. Le taïwanais TSMC en particulier, avec lequel Microsoft travaille depuis six ans. En 2020, ce dernier a signé un partenariat avec le fondeur asiatique pour la création d’un laboratoire d’innovation conjoint.
L’alliance avec Intel revêt une autre dimension. « Multiplier les partenariats est nécessaire pour Microsoft, qui ne peut pas se permettre de n’avoir qu’une seule collaboration, notamment pour des raisons géopolitiques », remarque Chris Drake, directeur de recherche au sein du cabinet IDC. Durant l’IFS Direct Connect, Pat Gelsinger a lui aussi insisté sur la nécessité de relocaliser la production aux Etats-Unis et en Europe afin de moins dépendre des fournisseurs asiatiques.
Pour Intel, cette flamme rallumée avec Microsoft apparaît comme un puissant rebond, alors qu’il « essaye de rattraper son retard sur Samsung et lui chiper la deuxième place », fait remarquer Chris Drake. Une remontada inscrite au cœur des objectifs d’Intel, qui a annoncé vouloir devenir le deuxième fabricant mondial de puces d’ici à 2030 en profitant des accélérations de l’intelligence artificielle. « Intel ne pouvait pas passer à côté de ce partenariat avec Microsoft. Ne pas vouloir investir le champ de l’IA aujour-d’hui est synonyme de mise à mort pour une entreprise », avertit Shane Rau, chercheur spécialiste des microprocesseurs.
Car Intel est en perte de vitesse depuis qu’il a loupé le virage du smartphone dans les années 2000. Tout comme Microsoft à la même époque. Dans une interview fleuve au magazine The Atlantic, l’ancien patron d’Intel, Paul Otellini, racontait les raisons pour lesquelles l’entreprise avait raté cette nouvelle déferlante technologique, il y a une vingtaine d’années. Au moment de prendre sa retraite, il reconnaissait avoir été sollicité par Apple pour la conception des puces de son téléphone, mais qu’Intel avait décliné la proposition : « Il faut se rappeler que c’était avant le lancement de l’iPhone et que personne ne savait ce qui allait se passer, expliquait-il.
Il y avait une puce qui les intéressait et ils étaient disposés à payer un certain prix qui était en dessous de nos projections. » Il faut aussi se souvenir qu’à la même époque, Intel, fort de son alliance avec Microsoft, accaparait 80 % du marché des processeurs pour ordinateurs personnels, quand AMD se contentait des 20 % restants.
Retour des PC
L’intelligence artificielle et ce partenariat stratégique avec Microsoft sont donc une opportunité pour le fondeur californien de ne pas revivre cette défaite. « Il est clair qu’Intel surfe sur ce partenariat historique pour marquer le coup et rappeler qu’il est bien dans la course à l’IA », note Chris Drake. Et cette course est très rapide, emmenée par le californien Nvidia, qui enchaîne les résultats record. Pour revenir en tête de peloton, Pat Gelsinger et ses équipes peuvent notamment compter sur l’intégration de l’IA dans les PC. Selon les dernières prévisions du cabinet IDC, les livraisons d’ordinateurs conçus pour exécuter des tâches d’IA générative passeront de près de 50 millions d’unités cette année à plus de 167 millions en 2027. Dans une note récente, il prédit que cette niche constituée pourrait vite devenir un marché de masse. Et cette fois, Intel et Microsoft comptent être prêts.
M. V. (à San Jose)

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