Microsoft, une puissance reprogrammée

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Sous la houlette de Satya Nadella, le géant informatique a misé très tôt sur l’intelligence artificielle et la pépite OpenAI. Depuis son siège historique de Redmond, le groupe se forge un futur prometteur. Et encore dominateur.

Quelques grues et échafaudages gâchent encore la vue, mais le nouveau campus de Microsoft à Redmond (Etat de Washington) est opérationnel depuis quelques semaines. Décision sacrilège, les quatre bâtiments historiques ont été rasés, y compris ceux des bureaux de Bill Gates et Steve Ballmer. Disparus aussi le mythique Building 3, des ressources humaines, où beaucoup de Microsofties ont passé leur entretien d’embauche. A leur place s’élèvent désormais 17 bâtiments de bois et de verre, jouant à fond le design, le bien-être des employés, les énergies renouvelables… Ici, on circule à pied, tout le trafic automobile est organisé sur quatre niveaux, sous terre, dans un ensemble qui comprend le plus vaste parking enterré au monde. Toutes les livraisons se font à travers un dédale de tunnels qui relient les différents bâtiments. Dès l’an prochain, un train reliera le quartier général à l’aéroport de Seattle en moins de 30 minutes. La petite ville du futur n’occupe qu’une fraction de l’immense quartier général de Microsoft qui s’étend sur 740 000 mètres carrés, accueillant plus de 50 000 salariés dans 125 immeubles. Mais elle en dit long sur les grandes ambitions du géant informatique et de son PDG Satya Nadella, qui vient de fêter ses dix années de règne.

Ce projet de campus flambant neuf, c’est lui qui l’a déclenché en 2017, comme pour tourner la page sur l’action de ses prédécesseurs et lancer le groupe dans sa bataille suivante, face à de nouveaux adversaires. « Au cours des dernières décennies, notre paysage concurrentiel a radicalement changé, observe Steve Bathiche, en charge de la recherche appliquée de la division Windows. Il y a trente ans, notre principal ennemi s’appelait AOL. »

Beaucoup de ses anciens rivaux ont disparu de la circulation. Déstabilisé par l’avènement du Web au siècle dernier, affaibli par les actions en justice de ses concurrents, débordé par la percée du smartphone, Microsoft aurait pu succomber mille fois lui aussi. Acteur majeur des services de cloud avec 24 % du marché mondial et un écart qui va en se réduisant sur le leader Amazon, le géant de Redmond apparaît plus puissant que jamais, dépassant même en Bourse son éternel rival Apple, avec une valorisation estimée à plus de 3 000 milliards de dollars.

Applications en rafale

Mais son nouvel ennemi est le plus impitoyable de tous : le temps. Le groupe informatique mène la course en tête sur le marché en plein boom de l’intelligence artificielle (IA). Satya Nadella et ses équipes ont eu la bonne idée de s’associer très tôt au champion incontesté de la catégorie : OpenAI et son interface Chat-GPT. Ils y ont investi 13 milliards de dollars, pour aider la société californienne à acheter l’infrastructure et la puissance de calcul nécesaires à entraîner son modèle. Mais pour encore dominer, Microsoft doit déployer les grands moyens. Sur le papier, son avance paraît irrattrapable. Dans son cloud Azure, le groupe offre quelque 1 600 modèles d’IA, dont Llama, celui de Meta, ou celui de Mistral AI, start-up française qui monte. « On ne voit pas beaucoup de concurrence, tranche John Montgomery, vice-président en charge de la plateforme d’IA sur Azure. Le dernier modèle de Google est bon, mais les autres ont encore des problèmes de qualité. Sur les fonctionnalités, peu de gens rivalisent avec nous. » Voilà un an que Microsoft intègre progressivement l’IA dans ses produits. « Notre rythme de lancement est impressionnant », s’enthousiasme Diviya Kumar, directrice du marketing du robot conversationnel (ou chatbot) Copilot, lancé en septembre dernier. Depuis mars 2023, et l’intégration de l’IA dans son moteur de recherche Bing, jusqu’à aujourd’hui, le groupe totalise une quinzaine de nouveautés. Dernière en date : l’installation d’une touche Copilot sur les claviers des ordinateurs Microsoft. Le chatbot s’invite partout : il génère automatiquement des fichiers Excel ou des démonstrations PowerPoint ; résume ce qui s’est dit dans une réunion en visioconférence Teams ; aide les directeurs financiers à boucler rapidement les comptes et à détecter les erreurs ; soutient les experts en cybersécurité pour lutter plus efficacement contre les attaques… Cette panoplie de services compte déjà quelque 53 000 clients, dont la moitié des entreprises du Fortune 500.

Pour développer ces services à base d’IA, Microsoft a besoin d’ingénieurs talentueux mais aussi d’une phénoménale puissance de calcul. Problème, celle-ci est générée par des processeurs graphiques ou GPU, dont la production est assurée à 80 % par le seul Nvidia. « Les grands acteurs de l’IA générative dans le cloud, comme Microsoft, ont décidé de développer leurs propres puces, explique l’auteur et analyste Georges Nahon. Leur objectif n’est pas de les commercialiser mais d’optimiser leurs coûts d’exploitation pour augmenter leurs capacités et proposer des offres moins chères. » Satya Nadella comme Sam Altman ont une grande angoisse : voir Google les dépasser dans le courant de l’année grâce à des modèles entraînés avec plus de données et une puissance de calcul supérieure.

Prototypage maison

« C’était inévitable et attendu, mais nous avons maintenant un nouvel acteur de poids dans le paysage toujours plus vaste des semi-conducteurs : Microsoft », s’enthousiasme Glenn O’Donnell, vice-président de Forrester Research. Et le géant de Redmond n’a pas fait les choses à moitié. Au cœur de son campus, il a inauguré en octobre dernier un building où sont assemblés et testés les serveurs équipés de ses nouvelles puces IA, les Cobalt 100 et Maia. Annoncés en novembre dernier, ces précieux composants sont conçus par les équipes de Microsoft et fabriqués par le taïwanais TSMC, le sud-coréen Samsung ou l’américain Intel.

« Microsoft élabore des puces depuis longtemps, précise Wes McCullough, son vice-président. Nous avons notamment développé des composants pour la console de jeux Xbox. » Lui-même est un petit nouveau : retraité du géant Intel, où il a fait toute sa carrière, ce spécialiste a rejoint le groupe en 2020, pour piloter son développement sur le marché des semi-conducteurs.

A quelques centaines de mètres, les occupants du building 87 sont déjà de gros utilisateurs de ces puces.

Ouvert il y a une dizaine d’années, le centre de prototypage avancé utilise de plus en plus l’IA dans la mise au point des appareils de la marque. De la manette de jeu Xbox à l’ordinateur Surface, tout y passe. « Ce bâtiment abritait autrefois les archives d’une compagnie d’assurance, raconte Andrew Hill, vice-président en charge de Surface. Il n’y a pas de fenêtres, et c’est tant mieux. » Rares sont les visiteurs acceptés en ce lieu, et ceux qui y pénètrent sont empêchés de voir certains compartiments par de grands rideaux noirs. Ici, les équipes de designers et d’ingénieurs maltraitent des objets : « On les jette, on les tord, on les mesure, pour améliorer l’interaction entre l’humain et ces produits », commente le product manager Carlos Carrasco. Le positionnement du casque de réalité virtuelle sur le crâne, le bruit des doigts sur le clavier ou le son du PC qui se ferme, le filtrage des bruits de fond par le micro d’un smartphone ou d’un ordinateur… tout est passé à la moulinette de l’IA.

Et le groupe n’en est qu’au début du potentiel de cette technologie disruptive. Sans cesse, il ouvre de nouveaux fronts avec OpenAI. Le 15 février, ils ont ainsi annoncé le lancement de Sora, un modèle capable de générer des vidéos très réalistes à partir de textes. La promesse est très ambitieuse, mais cette fois l’utilisation de l’interface est réservée à quelques experts triés sur le volet. Pas question, comme pour ChatGPT, de laisser le grand public s’amuser gratuitement avec le modèle. Les risques sont trop grands. Le 6 mars dernier, Shane Jones, ingénieur en IA travaillant pour Microsoft, a tiré la sonnette d’alarme en pointant les risques de Copilot Designer. Dans une lettre à la Federal Trade Commission, il explique que l’outil de génération d’images de Microsoft permet de réaliser des contenus violents ou sexuels.

« Copilot Designer génère des contenus préjudiciables sur d’autres plans, poursuit-il, dont les préjugés politiques, la consommation d’alcool et de drogues par des mineurs, l’utilisation abusive des marques et des droits d’auteur des entreprises, les théories du complot et la religion… »

Progrès très observés

A ces risques de biais s’ajoutent des craintes sur la protection de la propriété intellectuelle. Microsoft et OpenAI sont ainsi poursuivis par le New York Times, qui les accuse d’avoir utilisé ses articles sans sa permission pour entraîner ses modèles. Microsoft a créé dès 2019 un poste de chargé de l’IA responsable, confié à la juriste Natasha Cramp-ton. « Il faut tester ces systèmes pour comprendre leur fonctionnement, estime-t-elle. Apprendre en faisant est la bonne méthode. A ce stade de la technologie, il faut prendre le temps d’agir, mais les gouvernements doivent aussi prendre des mesures. » Et leurs réponses ne vont pas forcément dans le sens de Microsoft. A Washington et Bruxelles, les régulateurs observent de près la puissance retrouvée du géant de Redmond. Dans sa course de vitesse, il aurait tort de se précipiter.

Par Gilles Fontaine (à Seattle)

photos : sp
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L’arme complémentaire du jeu vidéo

De l’intrigue, du suspens, des rebondissements en cascade… L’acquisition par Microsoft du géant mondial du gaming Activision Blizzard a tout du scénario parfait pour un jeu vidéo. Y compris le budget : 69 milliards de dollars pour mettre la main sur le propriétaire de Call of Duty, World of Warcraft ou Candy Crush. Une somme record dans cette industrie, tout comme la durée du processus d’acquisition : bloquée par l’autorité de la concurrence britannique, l’opération initiée en janvier 2022 a finalement été conclue en octobre dernier.

« Qui aurait cru que nous fournirions un jour des jeux à Nintendo et Sony », s’exclame Frank Shaw, grand patron de la communication de Microsoft. Pas étonnant que ce rachat inquiète les régulateurs. Plus de 22 ans après le lancement de sa première console Xbox, le géant de Redmond s’impose comme l’acteur dominant du gaming. Le groupe s’intéresse évidemment au modèle économique de cette industrie fondé en grande partie sur l’abonnement.

Mais l’activité résonne aussi parfaitement avec ses autres business. Très gourmand en puissance de calcul, le jeu vidéo constitue une excellente charge de travail à haute intensité pour son cloud Azure. La montagne de données utilisateurs permettra de mieux entraîner ses modèles d’IA. Enfin, ses futurs jeux devraient être conçus en partie avec ces algorithmes, comme Sora, le modèle vidéo d’OpenAI.

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